Savoir reconnaitre et apprécier ses propres efforts

Comme je l’ai déjà écrit à maintes reprises, atteindre un niveau de langue semblable à un·e locuteur·trice de langue maternelle prend du temps. Beaucoup plus de temps que d’atteindre un niveau de communication décent.

J’ai travaillé avec des étudiant·e·s de tous niveaux et quand on me demandait autrefois quel niveau je préférais, je ne savais pas vraiment, je trouvais difficile de choisir. Aujourd’hui, je sais. Je préfère travailler avec les étudiant·e·s avancé·e·s. D’un côté, c’est plus difficile, mais d’un autre côté, je trouve ça plus intéressant. J’aime aussi les vrai·e·s débutant·es, celles et ceux qui n’ont jamais eu d’autres profs avant moi. C’est moins intéressant au début, mais c’est facile et on voit le progrès très vite. Et surtout, je suis sure qu’ils apprendront à maitriser le passé composé avant d’apprendre le subjonctif. Et quand ces étudiant·e·s peuvent enfin tenir des conversations en français, c’est vraiment satisfaisant !

Aujourd’hui, la majorité de mes élèves sont de niveau avancé. Certaines ont réussi le C1, ce qui n’est pas une mince affaire, et les autres le réussiraient sans aucun doute. Mais ce qu’ils et elles ont tout·e·s en commun, c’est cette frustration de ne pas parvenir à parler ou écrire sans faire d’erreurs. Et cela leur donne en plus l’impression d’être nul·le·s. Ils et elles sont tout·e·s très intelligent·e·s mais adorent tout·e·s se dénigrer quand il s’agit de leurs compétences linguistiques en français.

Je suis une ancienne snob du langage. J’étais du genre à juger sévèrement les autres (Français) quand ils faisaient des fautes d’orthographe ou s’exprimaient avec une grammaire douteuse. Quand j’ai vécu à Londres, je jugeais tout aussi sévèrement les Français et autres Européens qui y vivaient depuis des années mais qui ne maitrisaient pas du tout la grammaire anglaise.

J’ai radicalement changé et c’est un changement assez récent en fait. Je suis toujours assez exigeante avec moi-même mais j’ai compris qu’on n’était pas tous égaux devant les langues, l’orthographe, la grammaire, etc. Et si ça m’agace toujours un peu de voir des fautes dans les journaux ou dans la bouche des journalistes, qui sont des personnes supposées maitriser la langue, cela ne me dérange plus venant d’autres personnes, et encore moins de locuteurs non natifs. J’ai des amis qui sont fâchés avec l’orthographe de leur propre langue. Avec la grammaire aussi. Je ne vais pas arrêter de les aimer et de les fréquenter, ce serait dommage quand même !

Mais il y a un certain stigma attaché aux fautes de langage. On juge les autres qui en font, on se croit moralement supérieur si on fait moins d’erreurs, on s’offusque des fautes des autres, comme si elles étaient impardonnables, on dit des choses comme, “Ah, moi, ce que je supporte pas, c’est quand les gens écrivent ses au lieu de ces !” ou “je supporte pas quand les gens disent malgré que !” Comme si on était irréprochable nous-même. Et comme si ça affectait notre bien-être. Et oh, ce qu’on aime faire la leçon aux autres pour démontrer notre supériorité ! 🤮 Alors qu’en fait, la plupart de ces critiques ne viennent pas de linguistes, que la plupart de ces personnes ont très peu de connaissances linguistiques, et ne sont même pas conscientes, entre autres, que malgré que est devenu plus ou moins acceptable (certains livres de grammaire le mentionnent) et que les langues évoluent avec le temps et que leur complexe de supériorité n’y changera rien.

Tout ceci fait qu’on est facilement complexé de faire des fautes. On sait que l’on en fait, on sait que l’on est jugé et pour beaucoup d’entre nous, c’est une source de malaise. D’où ce sentiment de ne jamais être assez bon quand on apprend une langue et qu’on fait quelques erreurs par-ci par-là.

Beaucoup de mes étudiant·e·s avancé·e·s parlent plus de deux langues. Il y a une Anglaise qui en plus d’apprendre le français apprend le sanskrit (coucou si tu me lis !), deux Brésiliennes qui parlent un anglais très avancé en plus d’un très bon français, un Américain qui parle couramment russe et espagnol en plus d’avoir un excellent niveau de français et une prononciation presque sans accent, une Espagnole qui passe du français à l’espagnol et à l’anglais sans effort apparent, une Saoudienne (👋) qui parle très bien anglais et très bien français, un Américain qui parle espagnol et qui a atteint un niveau de français avancé en un an seulement, etc. Il y a aussi un anglais qui est peut-être un peu moins avancé mais quand même très bon, qui lui, apprend, en parallèle du français, l’italien, l’espagnol, le portugais, le russe, et je crois qu’il s’est mis au polonais aussi. Il étudie différemment des autres car ce qui lui importe, c’est de parler et de pouvoir communiquer quand il est à l’étranger. Il a appris d’autres langues par le passé et a une attitude très détendue. Il ne se soucie pas trop de faire des fautes mais il essaie de se corriger sur ses erreurs les plus fréquentes. Les autres, et d’autres que je n’ai pas mentionnés ici, ont tendance à être très sévères avec eux-mêmes. Peut-être que l’étudiant américain qui parle espagnol et l’étudiante saoudienne sont un peu plus détendus, et ce qu’ils ont en commun, c’est qu’ils sont plus jeunes que tous les autres. Je viens juste de me rendre compte que cela pourrait avoir une incidence sur leur façon d’aborder les erreurs.

Mais moi, quand je les écoute parler et/ou quand je les lis, je les trouve formidables. Eux, et elles, voient principalement leurs erreurs (et évidemment, c’est ce que je leur fais remarquer le plus pour qu’ils apprennent à se corriger), mais moi, je vois à quel point ils et elles sont doué·e·s, je les vois progresser avec constance, et j’aimerais qu’ils et elles soient moins dans le jugement envers eux·elles-mêmes.

Donc, si comme mes chers·ères élèves, vous avez un niveau de français avancé mais avez souvent l’impression de ne pas être à la hauteur, si vous vous sentez frustré·e car vous avez l’impression que vous n’y arriverez jamais, commencez déjà par reconnaitre tout le travail que vous avez fourni jusqu’ici et admettre que votre niveau de français est tout à fait honorable ! Si vous lisez ce blog régulièrement et le comprenez sans effort, votre niveau est sans aucun doute honorable 😉 Si quelqu’un parlait votre langue comme vous parlez français, vous penseriez quoi de cette personne ? Lui adresseriez-vous toutes les critiques que vous vous infligez ou vous diriez-vous qu’elle est vraiment douée ?

L’étude d’une langue est un projet qui peut durer toute une vie. On peut apprendre quelque chose de nouveau tous les jours. Personne ne connait tous les mots du dictionnaire. Personne ne fait jamais de fautes. À chaque fois que vous apprenez un nouveau mot, une nouvelle expression, que vous comprenez enfin pourquoi vous faites cette erreur depuis des années et travaillez pour la corriger, c’est du progrès. Vous ne pouvez pas apprendre tout ce que vous ne savez pas en une heure, un mois, un an. Vous pouvez apprendre beaucoup de choses mais il y aura toujours des choses que vous ne saurez pas. Si vous êtes sérieusement perfectionniste comme certaines de mes élèves, je peux le comprendre car je suis un peu pareille pour moi-même, mais dans ce cas-là, il faut se donner les moyens de son ambition. Autrement dit, il faut travailler méthodiquement et y passer du temps. Beaucoup de temps ! Et si vous faites les mêmes erreurs depuis des années car personne ne vous a jamais corrigé·e, il faudra probablement avoir recours à des exercices pas toujours super amusants, mais cela vaudra la peine au final. En linguistique, ces erreurs s’appelle “fossilisation”. Ce sont des erreurs très difficiles à corriger, c’est un processus qui prend du temps, mais en travaillant méthodiquement, tout peut se corriger. Pour ce type d’erreurs, je recommande de faire appel à un·e prof qui vous aidera à identifier vos erreurs et vous guidera pour les corriger.

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